Chapitre 1: ENFANCE ET JEUNESSE

La maison - Ma famille.

Je suis né à Ascain le 20 janvier 1923 dans la maison Etxezaharria au quartier Arranea. Cette ferme était la maison familiale de Maman qui s'appelait Joséphine Sorregieta. Du plus loin que je sache, ma grand-mère ainsi que mon arrière grand-père y étaient nés.

C'est une maison très ancienne, sans étage, qui mesurait à l'époque quinze à seize mètres de long en façade. La partie avant était réservée à l'habitation et l'arrière aux écuries.

Peu après le mariage de ma grand-mère, la maison prit feu et brûla partiellement. Autrefois les maisons brûlaient souvent à cause des feux de cheminée.

Mon arrière grand-père dit alors à son gendre:

-Si vous reconstruisez la maison à l'identique, je paierai tous les travaux.

Mon grand-père avait d'autres idées. Sur les conseils d'un voisin architecte qui vivait à la maison Doria, il projetait d'ajouter un étage au bâtiment. Il dit à son beau-père:

-Non je compte bâtir un étage.

-Dans ce cas, lui répondit mon arrière grand-père, vous paierez tout vous-même!

Chacun fit ce qu'il avait dit. La maison eut un étage et sa longueur de façade fut réduite.

La ferme disposait alors de sept ou huit hectares de terre environ. Elle existe toujours.

Mon père était natif d'Urrugne, de la maison Attingaberri au quartier Mendichoko. Actuellement, ce sont des cousins qui habitent cette maison. 

En premières noces, Maman avait épousé le frère de mon père dont il avait eu une fille, Jeanne. Mon oncle fut le premier homme d'Ascain mort au front pendant la guerre 1914-1918. Maman était donc veuve. Mon père, Jean-Baptiste I., lui, avait épousé à Urrugne une jeune femme issue d'une famille de Basques espagnols très vaillants. Tous deux s'étaient usés au travail pendant la guerre qui vida les maisons de leur main d'oeuvre masculine. Ils eurent deux garçons: Joseph et Jean-Baptiste. Mais leur mère mourut. Et mon père devint veuf à son tour. Il épousa sa belle-soeur après la guerre 1914-18.

De cette union, naquirent d'abord le 5 février 1922, les jumeaux, Jean et Beñat. Puis onze mois et demi plus tard, les jumeaux, Michel (moi) et Anastasie. Ma petite soeur jumelle mourut à l'âge de trois mois et demi de la coqueluche. Enfin, le 4 juin 1928, naissait Martin, le petit dernier. Nous étions donc sept enfants à la maison - une fille et six garçons.

Entre 1983 et 1997, Jeanne, Joseph, Jean-Baptiste et Martin nous ont eux aussi quittés.


Notre ancêtre-Mon grand-père.

Notre ancêtre s'appelait Adamé d'Ibarburu. Il était venu en 1623 de Lesaka (Guipuzkoa) pour se marier à Urrugne. Sur les registres il est déclaré "non baptisé". C'était un païen. Notre nom était donc bien Ibarburu et non Ibarboure. C'est un prêtre qui enregistra un jour le baptême d'un nouveu-né de la famille - c'est-à-dire qu'il remplaça le premier "u" par ou et le "u" final par un "e".
Mais l'être qui a le plus compté pour moi et que j'adorais, c'était mon grand-père maternel, Benat Sorregieta. Quand il est mort, le 29 septembre 1933, j'ai tout perdu. Lui qui me disait souvent:
-Tu verras, on marchera sur la Lune. Moi, je ne le verrai pas, mais toi, oui!
Il me restera de lui, gravé dans ma mémoire, ce proverbe basque qu'il énonçait chaque fois qu'il constatait des ressemblances physiques entre plusieurs membres d'une même famille appartenant à des générations différentes:
-Odola tiratzen zuela ehun idi parek baino gehiago.
(Le sang a plus de force que cent paires de boeufs).
Un de mes cousins me l'a maintes fois confirmé:
-Michel, tu as exactement la même signature que notre arrière grand-père!


L'enfance.

J'ai donc grandi à Ascain et y ai vécu une enfance sans problème majeur, entre les travaux de la ferme, l'école communale, le catéchisme et la messe.
Je me rendais à pied à l'école qui était distante d'environ deux kilomètres de la maison, et ne rentrais pas de la journée. A midi, nous nous rendions chez l'Abbé Ibarburu qui vivait à huit cent mètres de l'école. Quand il pleuvait nous portions des sabots à semelle de bois que nous garnissions de paille ou de foin. Les souliers étaient réservés uniquement à la messe du dimanche. 
Nous étions tous des enfants de la campagne et jouions tous à la pelote en galoches.
Lorsque j'avais dix ans, sont arrivés les sabots en caoutchouc. Mais je n'aimais pas tellement le contact froid de cette matière, alors que nous avions bien plus chaud aux pieds dans nos sabots de bois.
Durant la première année de classe, nous n'avions le droit d'écrire que sur l'ardoise avec un crayon en pierre. L'année suivante, c'était au tour du crayon papier, puis de l'encre.
J'aimais beaucoup la lecture, l'histoire et la géographie. Quand j'atteignis l'âge de huit ans, les programmes scolaires changèrent et il fallut acheter un nouveau livre de lecture qui coûtait entre onze et douze francs. Maman était effrayée par la somme à débourser:
-"C'est pas un problème, Amatto (Petite mère, maman chérie), je prendrai l'argent dans ma tirelire", lui dis-je.
J'avais tellement hâte d'avoir ce nouveau livre.
Un des évènements les plus marquants de ma scolarité est survenu pendant l'année de cours élémentaire. La classe était divisée en deux: cours élémentaire d'un côté et cours moyen de l'autre. Notre maître faisait alternativement cours à un groupe puis à l'autre.
J'étais assis à côté de mon frère Benat pour le cours de lecture. Mon frère était un gai luron et ne cessait de plaisanter.
Quant à moi, je riais de bon coeur, inattentif à ce qui se passait en classe.Et soudain:
-Michel! Point à la ligne! C'est à vous!
J'étais perdu car je n'avais pas suivi.
-Vous êtes puni ! Mettez-vous au piquet!
Tout penaud, je me place contre le mur derrière le cours élémentaire, près du cours moyen, où l'on parlait de Jérusalem pendant la leçon d'histoire. Jérusalem, la vie du Christ...J'étais fasciné. Tout à coup, j'entendis une voix douce qui me dit:
-Un jour, tu iras voir ça!
J'avais huit ans et je ne savais pas encore ce qui m'arrivait, ni surtout qu'effectivement quelques cinquante ans plus tard je me rendrais à Jérusalem.
J'ai quitté l'école à l'âge de treize ans après avoir passé mon certificat d'études que j'ai raté de deux points (c'était exactement le vendredi 15 juin 1936, jour du Sacré Coeur) pour me consacrer exclusivement au travail de la ferme. mes autres frères allaient travailler à l'extérieur.


Le catéchisme.

Bien avant d'être scolarisés, nous allions toujours à la messe avec Maman. C'était primordial. Puis, dès notre entrée à l'école, nous allions au catéchisme, les mardi, jeudi et vendredi matin de onze heures à midi. Le jeudi, nous nous rendions à la messe de huit heures.
Jusqu'à la communion privée nous suivions le petit catéchisme enseigné tantôt par l'abbé Camou, tantôt par deux soeurs d'Ascain qui avaient du temps libre.
Il fallait tout apprendre par coeur, car l'abbé nous questionnait et nous devions donner la bonne réponse en basque. C'était contrariant pour nous car nous devions l'apprendre en basque. Et en plus à l'époque, il fallait maîtriser le français. C'était dur! Maman nous aidait le soir, mais souvent nous avions tout oublié le lendemain.
Quant à la messe, elle était dite en latin. Koché, le père de l'abbé Ibarburu était le chantre. C'est lui qui répondait au curé, l'enfant de choeur se contentant de porter le cierge et d'agiter sa clochette pendant l'élévation.
Le chantre se tenait dans les galeries et assistait à la messe tous les jours. Dans sa tête, était resté un éclat d'obus de la guerre de 1914-18, qui bougeait régulièrement, ce dont il mourut en septembre 1949, quinze jours avant mon mariage.
J'aurais tellement aimé servir la messe comme enfant de choeur avec Jean Susperreguy. Mais les places étaient réservées à ceux qui habitaient près de l'église. Chacun à son tour, ils allaient servir la messe à sept heures du matin. Pour les enterrements, ils devaient demander la permission au maître d'école, qui la leur accordait toujours.
Un jour de procession, j'ai eu quand même l'honneur de porter la statue de la Sainte Vierge. 
Pour notre dernière année de catéchisme, destinée à préparer notre communion solennelle, nous avions droit au grand catéchisme (Katixima handia) avec M. le curé en personne.
Le jour de la grande cérémonie arriva enfin. Trois jours avant, nous avions fait retraite avec le jeune abbé Etcheverry qui devint par la suite curé d'Urrugne.
Pour la circonstance, je portais un costume bleu marine et un brassard blanc autour du bras gauche; Les communiants étaient divisés en deux groupes: les garçons se trouvaient à droite de l'autel et les filles à gauche.
Ensuite, venait le repas de famille. Mais nous n'avons pas fait de véritable fête pour moi car mon grand-père venait de mourir. Mes parents n'avaient invité que les parrain et marraine bien sûr ainsi que les proches. L'après-midi, nous sommes allés à vêpres. 
Mes années de jeunesse passèrent ainsi rythmées par les travaux de la ferme et par nos seules sorties du dimanche: le matin à la messe, l'après-midi aux vêpres.
 

La guerre.

De novembre 1942 à juin 1943, j'ai été requis par les Allemands pour participer à la construction des fortifications du mur de l'Atlantique. J'ai commencé à Errmardie et fini à Sainte Barbe.
Un jour, effondré, j'annonce à mon chef:
-Je ne viendrai pas demain car mes deux frères, les jumeaux viennent d'être réquisitionnés pour aller travailler en Allemagne.
-Où vont-ils? me demande-t'-il.
-A Hambourg!
-Aie! c'est un grand port très souvent bombardé.
Suite à cette information capitale, mes frères sont passés en Espagne. C'était très facile grâce à notre passeport de frontalier. Les douaniers autrichiens, qui étaient très gentils, nous laissaient aller et venir à notre guise sur simple présentation de notre passeport.
Les Allemands ont quitté Ascain dans la nuit du 21 au 22 août en faisant sauter le stock de munitions qu'ils avaient entreposé sur la Rhune. La montagne était en feu. On aurait cru assister à un bombardement terrible qui n'en finissait pas.  
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